Fécond mais très fragile
Les parents ne ménagent pas leur peine ; ils doivent quotidiennement capturer l’équivalent de la moitié de leur poids, soit une vingtaine de grammes. « Les prises les plus petites, de 3 à 4 cm, sont destinées aux adultes tandis que les plus grosses, de 7 à 9 cm, iront rassasier les poussins, raconte Roland Libois. Cela représente en moyenne une quinzaine de poissons par jour et par poussin, soit au total une centaine de prises à la charge du couple pour nourrir une portée de sept jeunes ».
À la sortie du nid, les immatures, chassés du domaine parental après quelques jours seulement, s’éparpillent dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. Chez notre ami pêcheur, aucun temps est accordé à l’apprentissage des jeunes et encore moins aux papouilles de séparation. « Débrouillez-vous les petits, nous, on a encore d’autres becs à nourrir ! » pourraient clamer les parents. Car le couple enchaîne une seconde nichée dans un nid propre et refait à neuf. Parfois, ils entament la couvaison d’une autre portée avant même l’émancipation des premiers jeunes. Ce deuxième « régiment » battra de ses propres ailes courant août. Si les ressources alimentaires abondent, notre oiseau réalisera une troisième ponte et achèvera ainsi une prolifique saison de reproduction en septembre. Chacun pourrait s’étonner d’une telle fécondité et craindre une « invasion » de martins-pêcheurs, qui, affamés, viendraient certainement piller nos aquariums ! Que se rassurent pêcheurs, pisciculteurs et autres aquariophiles : la natalité du martin-pêcheur ne fait que compenser sa très forte mortalité. « 95% des jeunes ne passent pas le premier hiver, indique Roland Libois, en raison du froid et de leur inexpérience à la pêche ; cela peut aller jusqu’à 99% de mortalité si l’hiver est rude ! ». Même constat effroyable chez les adultes qui subissent 80% de pertes chaque année.
Ainsi va la vie du martin-pêcheur d’Europe, amoureux frénétique et parent modèle pendant six mois, puis solitaire discret le reste de l’année, résistant difficilement à la mauvaise saison. Mais que ce soit dans la lumière du printemps ou dans la grisaille hivernale, le martin-pêcheur est toujours là pour ponctuer d’exotisme nos cours d’eau assoupis.