31 March 2020

Hongrie, les trésors à plumes d’Hortobágy

C’est un petit morceau d’Asie au coeur de l’Europe. Le parc national d’Hortobágy, en Hongrie, représente la frange la plus occidentale de la steppe asiatique. Cette vaste étendue de plaines et de marécages regorge d’une étonnante richesse en avifaune, plus de 340 espèces recensées. Une terre fertile qui accueille de nombreuses espèces remarquables : faucon sacre, faucon kobez, grande outarde, pygargue à queue blanche, grue cendrée… Un festival de plumes et de couleurs à contempler depuis des affûts ingénieux.

 


Photo de Christophe Courteau

 

Premières impressions

On pourrait traverser ces longues étendues herbeuses, ces champs à perte de vue, ponctués par des zones à roselière, sans y prêter attention. Surtout sous la grisaille d’un ciel d’hiver qui accentue le caractère désolé de cette région située à 3 heures de route à l’est de Budapest. Mais il ne faut pas se fier à cette première impression…

Nous l’apprenons très vite dès le premier jour avec notre guide local qui s’exclame dans la voiture : « là, un aigle impérial !». L’oiseau majestueux survole une haie à quelques mètres seulement de la route. Incroyable !

D’apparence monotone et peu habité, le parc national d’Hortobágy cache une formidable biodiversité. Prairies humides, prairies sèches, steppe herbacée et boisée, marécages, étangs et champs cultivés composent ce paysage culturel au nom spécifique de puszta, désignant la steppe hongroise. Créée en 1973, c’est la plus vaste aire protégée de Hongrie avec 82 000 hectares. La gestion des milieux naturels repose sur un équilibre entre les activités humaines et la conservation des espèces naturelles. Sur 6000 hectares, les étangs artificiels représentent des lieux importants d’élevage de poissons, qui attirent également de nombreux oiseaux.

Le parc national d’Hortobágy figure parmi les sites du Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 1999, dans la catégorie des paysages culturels, car l’homme y perpétue un pâturage traditionnel des animaux domestiques depuis plus de deux mille ans.

 



Photo de Christophe Courteau

 

Un réseau d’affûts au plus près des oiseaux

La liste des espèces observables est impressionnante et a de quoi faire frémir bon nombre de férus d’ornithologie. Les marais sont des lieux de reproduction important pour les oiseaux d’eau et les oiseaux migrateurs : 340 espèces ont été recensées dans le parc national dont 160 sont nicheuses. Sur les plans d’eau, cormorans pygmées, blongios nains, fuligules nyrocas et spatules blanches sont communs.

Parmi les nicheurs les plus emblématiques, les gardes du parc sont fiers de compter près d’une vingtaine de couples de faucons sacres et plus de 200 couples de faucons kobez. Ces derniers sont localisés dans un bosquet d’arbres où l’administration du parc a récemment installé une tour d’observation : on peut ainsi assister à tous les ébats et l’activité de la colonie de kobez sans le moindre dérangement. Un vrai régal et une chance unique pour les photographes de réaliser des clichés rapprochés d’accouplement ou de nourrissage. D’ailleurs, les autorités du parc national ont développé un réseau d’une dizaine d’affûts, destinés aux observateurs et aux photographes, permettant ainsi d’observer près de 50 espèces différentes au cours d’une semaine au printemps ! L’affût construit dans une forêt sèche, près d’un abreuvoir artificiel, fait particulièrement mouche : des centaines d’oiseaux viennent y boire et s’y baigner à longueur de journée, dont le gros-bec ou encore le gobemouche à collier. En hiver, mésanges, pics épeiches et moineaux friquets sont les hôtes les plus communs près des mangeoires, provoquant l’attaque régulière de l’épervier, qui se pose parfois devant la vitre sans tain de l’affût ! De nouveaux affûts sont en cours d’expérimentation, notamment sur les grandes outardes, dont 130 couples nichent dans le parc national. Parmi les oiseaux les plus colorés, les huppes fasciées, guêpiers et rolliers d’Europe retiennent aussi toute l’attention.

Au fil des saisons, les nicheurs cèdent leurs places aux migrateurs et de nouveaux protagonistes occupent le territoire : les oies sont abondantes - l’oie naine et la bernache à cou roux sont des hôtes réguliers - les pluviers guignards s’y arrêtent en groupes et jusqu’à 100 000 grues cendrés s’y rassemblent au début de l’automne.

Mais lorsque le rude hiver s’installe dans les plaines d’Hortobágy, tous les visiteurs attendent impatiemment le retour du maître des lieux : le pygargue à queue blanche.


Photo de Christophe Courteau

 

L’hiver des pygargues

Entre 100 et 200 pygargues à queue blanche, en provenance de Russie, de Finlande, de Pologne ou de Biélorussie, passent l’hiver dans cette région d’Europe centrale, tandis que 200 couples nichent à travers la Hongrie. C’est le plus grand aigle d’Europe, et l’un des plus massifs au monde. Dans des affûts particulièrement bien conçus pour les photographes (semi enterrés et avec une vitre sans tain), nous assistons à des scènes dignes des plus beaux documentaires. Une occasion rare de photographier, observer et filmer le pygargue à queue blanche, en interaction avec d’autres espèces. Pour les autorités du parc national, ces places de nourrissage, adaptées à un tourisme très limité, interviennent dans un plan de sauvegarde du pygargue à queue blanche et un suivi précis des populations.

Nous arrivons à l’affût avant le lever de jour, d’énormes carpes sont disposées devant la planque. Le ranger nous a prévenus… les pygargues se poseront dans un premier temps dans les grands arbres qui se détachent de la forêt et observeront longuement avant de venir se nourrir. Le temps presse, nous nous installons dans cet affût où la longue vitre offre une étonnante vue panoramique sur le champ.

La consigne est claire : il faudra y rester jusqu’à la tombée de la nuit, au moment où les oiseaux regagnent leur gîte nocturne… soit une bonne dizaine d’heures dans un espace confiné mais confortable. Un chauffage d’appoint au gaz permet de rester sans bouger malgré  les températures rigoureuses.

Le jour se lève, sans le soleil, qui, lui, s’évanouit derrière le voile blanchâtre d’une campagne givrée. Le décor est parfait, ne manquent plus que les protagonistes !

Et les premiers à arriver ne sont pas vraiment ceux auxquels on s’attendait : une bande loufoque de corneilles mantelées s’abat aux premières lueurs sur les cadavres de poissons.  Coups d’ailes, prises de becs, le vacarme est incessant, surtout depuis que les goélands pontiques ont également investi les lieux. Tout le monde s’acharne à resquiller un bout de chair, jusqu’à l’instant où une buse variable fond sur cette assemblée anarchiste qui, un bref moment, se dissout promptement et prend un air de premiers de la classe. Passé cette éphémère frayeur, les goélands reprennent de plus belle leurs clameurs triomphales et leurs danses d’intimidation.

Le tribunal des « blousons noirs », quant à lui, a très rapidement rendu son verdict. Ce bec crochu de buse a mérité la sentence capitale : le bécotage de plumes, de préférence celles de la queue ! Pas un instant de répit pour la buse qui avale goulûment les morceaux de poissons pendant que les corneilles, de leur air goguenard et malicieux, se donnent le relais pour assaillir l’envahisseur de rapace.

Les heures tournent, le spectacle ne nous laisse pas une minute de répit, surtout que corbeaux freux, choucas des tours, pies bavardes ont grossi les rangs des corvidés qui frappent sans vergogne à la porte des « Restos du coeur ». On oublierait presque la raison pour laquelle on s‘est enfermé dans ce cabanon : le pygargue viendra-t-il aujourd’hui ?

Sans crier gare, deux silhouettes massives se sont dessinées sur les grands arbres, à 500 mètres de là. Ils sont bien là ! Le ranger ne s’était pas trompé, les pygargues surveillent de loin l’agitation des lieux. Une heure d’attente, aucun signe de mouvement de la part des grands aigles. Puis soudain, l’un d’eux décolle et s’élance sans la moindre hésitation vers l’affût, en ligne droite, les battements d’ailes amples et réguliers. C’est magnifique, on s’agite n’importe comment sous l’effet de l’adrénaline, il faut faire le mise au point sur son envolée, on implore les « Dieux de l’Image » pour que l’autofocus ne lâche pas car la lumière est faible ! Le pygargue se dirige bien vers nous, son envergure nous impressionne : 2,5 mètres et 5 kg de masse musculaire ! À l’approche de l’affût, son regard nous transperce et le géant, d’un mouvement parfaitement circulaire, les ailes laissant paraître leurs profondes digitations, se pose… à 50 mètres de nous ! L’oiseau est bien plus craintif et précautionneux que ce que l’on pensait. Il se tient encore à l’écart et reste statique de longues, très longues minutes… 20, 30, 40 interminables minutes.  Puis, sans doute tiraillé par la faim - sa ration quotidienne est en moyenne de 500 grammes de poissons par jour - il se dirige vers les victuailles dans une démarche hilarante de dindon.  Le moment est juste magique, avoir devant soi un tel monument de la nature, sans qu’il ne se doute un instant de votre présence, voilà une expérience unique ! Un halo de givre enveloppe l’atmosphère et le rapace semble émerger d’un nuage immaculé, un monde presque imaginaire. Les images longtemps rêvées deviennent enfin réalité…

 

Laurent COCHEREL
Terres Oubliées Nature
www.terresoubliees.com